L214 et la viande in vitro : une fake news tenace
Le samedi 14 novembre 2020, l’émission Secrets d’info de France Inter diffusait une émission réalisée par la cellule investigation de Radio France, intitulée « Derrière L214, l’ombre de la viande in vitro ». Le même jour, France Info relayait cette émission dans une courte dépêche : « Des dizaines de start-up travaillent à la création de viande cellulaire. Pour préparer l’opinion, elles investissent dans des fondations qui aident des associations de défense des animaux, dont L214. »
Comment une théorie fumeuse née dans les milieux agricoles s’est-elle retrouvée présentée comme une vérité par des médias ? Itinéraire d’une fake news particulièrement tenace.
Présentée comme une « révélation » issue d’un long travail d’enquête de Radio France, cette hypothèse circule en réalité depuis plusieurs années dans certains milieux agricoles. Elle a été formalisée en 2019 par Jocelyne Porcher dans son livre Cause animale, cause du capital, puis reprise par Paul Ariès, Gilles Luneau et d’autres personnes ouvertement hostiles à L214. Beaucoup prétendent avoir enquêté personnellement, alors qu’elles ne font que relayer, sans recul ni vérification, une thèse apparue l’année précédente sur la page Facebook Anti-vegan.
Le récit est désormais bien rodé : sous couvert de philanthropie, des industriels américains de la viande cellulaire financeraient des associations de défense des animaux en France afin de précipiter la disparition de l’élevage français, avec l’appui des GAFAM. Mais que valent réellement les affirmations sur lesquelles repose cette construction idéologique ?
Les GAFAM financent-ils L214 ?
NON. Le raccourci brandi par les adeptes de la thèse complotiste est toujours le même. Open Philanthropy (désormais Coefficient Giving), organisation donatrice de L214, est née en 2014 d’un partenariat entre GiveWell, une ONG dont l’objet est d’identifier et de promouvoir les actions les plus efficaces pour lutter contre l’extrême pauvreté et améliorer la santé dans les pays en développement, et Good Ventures, une fondation philanthropique créée par Dustin Moskovitz, cofondateur de Facebook, qui a quitté l’entreprise dès 2008. Open Philanthropy est devenue une entité indépendante en juin 2017.
Qu’est-ce que l’Open Philanthropy ?
L’action de l’Open Philanthropy est principalement dirigée vers la justice sociale et l’aide aux populations en difficulté : recherche ou aide médicale directe (lutte contre le paludisme, recherches sur les épidémies comme la Covid-19), aide aux personnes réfugiées, lutte contre les discriminations ou soutien aux organisations qui œuvrent pour une réforme de la justice américaine, etc.
Comme l’indique le « Open » de son nom, l’Open Philanthropy (OP) revendique une exigence de transparence et met notamment à disposition la liste complète des financements qu’elle a accordés, ainsi que l’ensemble de leurs bénéficiaires.
L’Open Philanthropy, donatrice de l’association L214, est-elle financée par des entreprises de la viande cellulaire ?
NON. L’Open Philanthropy a été fondée et est principalement financée par Cari Tuna, journaliste, et Dustin Moskovitz, cofondateur d’Asana (logiciel de gestion de projet) et de Facebook, qu’il a quitté en 2008.
Parmi les nombreux soutiens accordés par l’Open Philanthropy à des organisations œuvrant pour la paix dans le monde ou pour des mouvements sociaux progressistes (racisme, maltraitance animale, droits des minorités…), un élément est régulièrement isolé et instrumentalisé : un investissement réalisé en 2016 dans Impossible Foods. Cette entreprise développe des alternatives végétales à la viande, et non de la viande de culture, un détail pourtant essentiel que les promoteurs de cette thèse passent soigneusement sous silence.
L’association L214 a-t-elle reçu un don de l’Open Philanthropy en 2017 ?
OUI. Fin 2017, l’Open Philanthropy a soutenu L214 par un don de 1,14 million d’euros pour 2 ans (finalement utilisé sur 3 ans). Ce soutien est renouvelé pour les 2 prochaines années à hauteur de 1,4 million d’euros. Ces fonds alloués à L214 sont dédiés à la poursuite de son travail d’enquête et d’information concernant les animaux utilisés à des fins alimentaires, ainsi qu’à ses actions pour faire reculer les pires pratiques d’élevage et d’abattage des poulets.
Certaines personnes ont ainsi cru « révéler » un financement caché en parcourant… les comptes annuels de l’association, publiés chaque année au Journal officiel, librement accessibles sur son site internet ! Une transparence dont des géants de l’industrie de la viande comme Bigard ou Lactalis, par exemple, pourraient s’inspirer.
À noter : les actions de L214 ne dépendent pas de ce soutien, mais de la générosité de plus de 59 000 membres au 31 décembre 2024, dont les dons représentaient alors 76 % du montant total des dons perçus par l’association.
Des dizaines de start-up travaillent-elles à la création de viande de synthèse ?
OUI. Environ une trentaine de start-up, aux États-Unis mais aussi en Europe et en France, en Asie ou en Israël, développent aujourd’hui des steaks hachés, des boulettes, des nuggets de poulet, des saucisses, du foie gras ou encore des filets de poisson conçus à partir de cellules animales.
Qui cherche à développer la viande de laboratoire ?
Initié par des chercheurs comme le néerlandais Mark Post, le développement de produits animaux de culture est aujourd’hui le fait de nombreux acteurs. Il est porté principalement par des laboratoires privés, soutenus à la fois par des fonds d’investissement et par des géants mondiaux de l’industrie de la viande, tels que Cargill ou Tyson Foods aux États-Unis, ou Bell Food Group en Suisse. Des milliardaires comme Bill Gates ou Richard Branson figurent également parmi les soutiens financiers.
En France, le groupe Grimaud, spécialiste de la génétique animale pour les filières volailles et lapins, a lancé l’entreprise Vital Meat. Pour certaines personnes, ces produits représentent avant tout un marché prometteur. Pour d’autres, ils nourrissent l’espoir de moins d’animaux tués et de moindres impacts environnementaux. Un point fait toutefois consensus : la viande de culture est pensée comme une alternative à la viande industrielle telle qu’elle existe aujourd’hui.
Dénoncer le sort des animaux = promouvoir la viande de culture ?
Ce raisonnement complotiste est grotesque. Il est hors de question de se laisser enfermer dans cette équation fallacieuse, et encore moins d’abandonner les animaux à leur sort. Le travail mené par L214 a déjà permis, entre autres, la fermeture d’élevages vétustes, de couvoirs ou de chaînes d’abattage en infraction, l’engagement de nombreuses entreprises à faire reculer les pires pratiques de l’élevage intensif, ainsi que la création d’une commission d’enquête parlementaire sur les abattoirs.
Que des désaccords existent sur la question animale est légitime. En revanche, il est inacceptable qu’ils s’appuient sur des informations fausses ou sur des tentatives de discréditer l’action des associations qui défendent, concrètement, les animaux.
En définitive, aucun élément ne permet n’accréditer l’idée d’une stratégie, secrète ou assumée, par laquelle des entreprises développant de la viande cultivée financeraient des associations de défense des animaux afin de « préparer » l’opinion à cette technologie. L214 appelle à examiner les faits avec rigueur et honnêteté, et à revenir à l’essentiel : mettre fin aux cruautés infligées aux animaux.
Pour aller plus loin :
Altruisme Efficace : Ce qu’est Open Philanthropy Project (et ce qu’il n’est pas)
Check News / Libération : L’association L214 est-elle financée par une fondation américaine ?
Répartition et utilisation des dons faits à L214 : https://www.l214.com/qui-sommes-nous/transparence-financiere/
Qu’est-ce que la viande cellulaire : https://agriculturecellulaire.fr/agriculture-cellulaire
Les Échos : Cargill investit dans la viande artificielle
Réussir, Les Marchés : Viande in vitro : Tyson Foods investit dans Future Meat Technologies
Ouest-France : Agriculture. Une société angevine se prépare à la viande in vitro